Un millefeuille de civilisations

Le Pérou est un véritable millefeuille de civilisations, comme cette pyramide de briques.

D’histoire précolombienne d’abord. Partout où vous creusez, vous trouvez des pierres, de la céramique, du textile, des momies, partout où vous passez, vous traversez un site archéologique, une pyramide, une place, une ville, un lieu rituel, une terrasse aménagée. Le Pérou occupe un territoire qui est l’un des six berceaux de civilisation du monde. On sent tout de suite la densité, la sédimentation aussi bien physique, géologique, archéologique que culturelle, temporelle, symbolique.

On dit ainsi que la civilisation a commencé à émerger vers 5000 ans av. JC (on trouve des silex et des vestiges de sociétés humaines). Depuis, des civilisations se sont succédées ; pour ne prendre que les principales, les plus productives en termes de cultures matérielles : Cupisnique (1200 av. JC – 500 av. JC), Chavin, Paracas, Nazca, Mochica, Lima, Huari, Chimu, Chancay, et la dernière : Inca (XIIIe siècle – 1532).

Les musées de Lima, nombreux, possèdent de très belles collections de céramiques, de textiles et d’objets en or. Ci-dessous des photos de céramique, de quipus – système d’annotation des comptes avec des noeuds – et de couronnes en or prises au Museu Larco ;  des photos de textile prises au Museo Amano. La ville abrite elle-même des sites archéologiques, dont la magnifique pyramide Huaca Pucllana qui gît au milieu des buildings.

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D’histoire coloniale ensuite, avec l’arrivée des troupes de Pizarro (1531), ces envahisseurs espagnols qui raflent tout, à commencer par l’empereur Atahualpa, qu’ils capturent et exécutent. Cependant, ils n’éliminent pas complètement les Incas, ils mettent à la place d’Atahualpa un gouvernement fantoche soumis aux volontés des conquistadores. Du moins dans les débuts, car des révoltes il y en aura jusqu’au XVIIIe siècle, dont la dernière menée par le dernier descendant inca Tupac Amaru. Puis les Espagnols raflent l’or, non seulement des sous-sols mais celui travaillé par les Incas pour orner leurs lieux de culte et leurs objets rituels. Tous ces ornements seront décrochés des murs, volés, pour être envoyés en Espagne et revendus. Puis les Espagnols raflent les lieux symboliques, ils détruisent les monuments incas pour construire à la place leurs propres palais et leurs églises. Ils procèdent comme avec les chefs, ils n’éliminent pas tout : ils gardent les fondations incas, ces fameuses pierres grosses comme des roches et taillées avec une précision d’horloger, et construisent par-dessus, comme pour mieux démontrer la domination espagnole, la soumission inca. L’architecture espagnole vient véritablement écraser celle des Incas, donnant par ailleurs naissance à un exemple d’architecture hybride intéressant en soi.

A Cusco, ancienne capitale inca aujourd’hui classée patrimoine mondiale de l’UNESCO, j’étais étonnée de voir à quel point les habitants – à travers notre guide qui parlait au nom de tous – s’identifient à la culture des Incas dont ils se sentent les descendants et à quel point ils haïssent les Espagnols, au point même de négliger le patrimoine colonial dans le palmarès pour ne porter considération qu’au patrimoine inca.

Cusco

Vient ensuite les mouvements d’émancipation du Pérou, au XVIIIe siècle, avec notamment Simon Bolivar, le Vénézuélien, à la tête de l’une des troupes rebelles et qui donnera son nom à la Bolivie suite à une scission ; des guerres de territoire avec l’Equateur marquent cette période de transition qui s’achèvera par la construction de la république, une fois l’indépendance durement acquise en 1879. D’une guerre l’autre : c’est maintenant la guerre du Pacifique, contre le Chili, aux côtés de la Bolivie. Puis bientôt – oui, je saute – les grandes guerres mondiales.

L’après-guerre sera marqué par une succession de dictatures militaires et de coups d’Etat. A peine la démocratie est-elle rétablie dans les années 1980 que commence une autre période noire du Pérou avec ses deux groupes terroristes, l’un maoïste, le Sentier lumineux, dirigé par un professeur de philosophie, l’autre guevariste, le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru, plus connu sous le nom de MRTA. C’est surtout le Sentier lumineux qui, imitant la stratégie de Mao, celle de partir des campagnes pour conquérir la ville, étend son influence peu à peu sur tout le territoire péruvien, semant la terreur au quotidien et à quiconque. Le MRTA quant à lui est plus connu pour ses assauts plus ponctuels et plus spectaculaires, plus souvent pour demander la libération de leurs camarades faits prisonniers, comme par exemple la prise en otage de l’ambassade du Japon à Lima qui a duré plus de 4 mois, du 17 décembre 1996 au 22 avril 1997, sous la présidence du nippo-péruvien agronome et mathématicien, Alberto Fujimori qui aura régné une décennie (1990-2000).

La violence de cette période ne doit pas seulement aux groupes terroristes anti-gouvernementaux mais aussi aux escadrons de la mort, ces armées paramilitaires qui n’hésitaient pas à violer les droits de l’homme. Si la paix a officiellement été obtenue en 2000, et ce dit-on grâce à Fujimori, quelques sentidos (c’est ainsi qu’on appelle les membres du Sentier lumineux) seraient encore repliés dans les montagnes attendant leur revanche…

Quant à Fujimori, personnage ambivalent, il aura laissé un bilan mitigé et controversé, qu’une bonne quinzaine d’années de nettoyage (et d’oubli ?) aura été nécessaire pour que sa fille, Keiko, puisse reprendre le flambeau. Elle est aujourd’hui la candidate portée favorite aux prochaines élections qui auront lieu en 2016.

Quand on sillonne les campagnes péruviennes, on voit les murs de certaines maisons badigeonnés de blanc avec le surnom des candidats et leurs pictogrammes : un ballon de football, un Indigène avec des plumes, une maison, un lama… Un pictogramme, c’est plus facile pour les gens de reconnaître que des lettres qui ensemble signifient un nom ou un slogan. Le taux d’analphabétisme ne doit pas être négligeable. Les habitants qui acceptent de badigeonner ainsi un des murs de leur maison ou de leur boutique reçoivent une petite compensation, de l’ordre de 30, 40 ou 50 dollars d’après notre guide à Cuzco. Ce sont les seuls murs peints, les autres maisons sont toutes de briques brutes, on n’a pas d’argent à dépenser pour peindre ses murs.

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J’ai tenté une rapide description de ce millefeuille. Mais on n’a pas le temps en une semaine de voyage de le déguster dans toutes ces subtilités, d’en étudier toutes les couches, de tout digérer. On peut savourer quelques bouchées, lécher la crème qui dépasse suite à la pression verticale opérée par les dents, picorer quelques feuilles cassées, effondrées par cette même pression.

2 réflexions au sujet de “Un millefeuille de civilisations”

  1. Salut là-bas en été! Tu es montée en altitude pour gagner en latitude, passer au nord? J’ai beaucoup de plaisir à m’extasier comme toi sur ces merveilles, imaginant avoir le temps de profiter d’un musée sans me presser, résonner face à chaque objet…
    Je t’ai vite lue, trop de lecture déjà aujourd’hui, mais ce message m’a fait plaisir et la découverte a pris le dessus.
    Finalement, ce qui m’a le plus ému, c’est la crête qui se dessine derrière la maison pictogrammée en noir et blanc. première ébauche des Andes pour moi, comme une forme nouvelle, une promesse presque sans limites, puisqu’aucun cadre ne peut l’épuiser.
    Et puis cette coquille sur les Incas : XIIIè siècle, un V s’est glissé par là.
    Je t’embrasse de la nuit parisienne.
    PA

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    1. Merci PA pour ta lecture et tes commentaires! Attends attends, j’ai d’autres crêtes des Andes! Dans un premier temps, j’ai corrigé la coquille!

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