L’œil de bœuf

Dans la voiture, Mario, notre ami nippo-péruvien qui nous a invité au Pérou et qui est venu nous chercher à l’aéroport international de Lima, nous dit de mettre les sacs à nos pieds, de ne rien laisser visible sur nos cuisses ou sur la banquette : quand les voitures sont à l’arrêt aux feux rouges ou dans les embouteillages, c’est là que les gars opèrent. Ils passent entre les voitures et dès qu’ils repèrent un objet qui leur semble avoir de la valeur, ils donnent un coup sur la vitre avec un bout de ferraille qu’ils cachent dans la main (pour être précis, une pièce qui entre dans la composition du moteur automobile), ils saisissent l’objet et ils filent. C’est très rapide.

J’aurai l’occasion de les voir opérer quelques jours plus tard, à un feu rouge où nous étions bloqués. Ce jour-là, c’était Lucio, le chauffeur de Mario, qui nous conduisait, Mario était assis à l’avant. Les deux Péruviens aguerris ont repéré de loin les deux gars qui se faufilaient entre les voitures – ils opèrent par deux –, Mario me dit : « Attention, ton sac ». Tout d’un coup la tension est montée dans la voiture. Lucio et Mario fixaient les deux gars, ne les lâchaient pas. Moi j’ai senti la chaleur monter à la tête. Un silence lourd. Je vois les mains de Lucio crispées sur le volant. On est tous immobiles. On ne peut pas fuir, on est bloqués dans la voiture, on doit attendre que le feu passe au vert. On est ligotés de l’intérieur. On voit approcher l’un des gars, tandis que l’autre prend une autre direction pour faire diversion, le premier frôle la vitre, moi je suis raide comme un piquet, pleine de sueurs froides. Ouf, le gars ne s’est pas arrêté, il a continué son chemin vers d’autres voitures derrière nous.

La tension redescend, on se relaxe, on se sent mieux. Lucio nous apprend qu’il a de toutes façons fait coller des filtres anti-brisures aux vitres, que sa voiture ne craint rien. Mario nous dit pour sa part qu’il suffit de fixer les gars, car les voleurs n’opèrent que si les proies ont le dos tourné, à leur insu. Un truc de psychologie. N’empêche que sur le moment, j’ai bien eu la trouille.

Mario, lui, dit qu’il n’a pas peur, qu’il n’a jamais peur. Et il nous raconte qu’il a eu des entraînements dès l’âge de 12 ans, durant la période terroriste, pour se défendre : il devait conduire une voiture, une main sur le volant, l’autre tenant un pistolet et pointant l’extérieur. C’est aussi à cet âge-là qu’il a commencé le karaté. J’ai en effet lu quelque part que le gouvernement avait armé les villages, les plus exposés aux attaques terroristes, pour qu’ils puissent se défendre eux-mêmes. On n’imagine pas dans quel climat de terreur et de violence a grandi toute cette génération qui est la mienne, au Pérou.

Mario regorge d’histoires et d’exploits. Il nous racontera ainsi l’une des pires agressions qu’il a connues à Lima, il y a longtemps, quand il était jeune et fort, fraîchement sorti vainqueur du championnat national de karaté. C’était la veille de noël, il roulait sur la voie rapide qui longe la côte, quand soudain un de ses pneus a crevé. Cette voie rapide est dans la ville mais un peu à l’écart, il n’y a pas de passants, pas de commerces, pas d’immeubles, que des voitures qui filent, et c’était la nuit. Il se gare dans un coin, sort de son coffre ses outils et son pneu de secours, et se met à changer son pneu. Jusque là, tout va bien. Une fois terminé, il retourne ranger ses outils à l’arrière de la voiture. Quand il ferme le coffre, qu’est-ce qu’il voit à l’avant ? Un gars en train d’essayer de voler sa radio. Il court le rouer de coups, le gars se retrouve à terre. Et là, ô malheur, il y a cinq autres gars – des potes du gars qui gît par terre – qui avaient observé la scène et qui s’approchent maintenant pour venger leur pote, et qui ont des gros couteaux longs comme des sabres. D’habitude, Mario a toujours dans sa voiture un bâton en fer pour faire face aux agressions. Pas de chance ce jour-là, pas de bâton. Il n’a pas le choix, il doit lutter à main nue. Contre cinq mecs. Mais il est champion national de karaté, il a confiance en lui, tout en étant conscient qu’il a une grosse difficulté devant lui. L’adrénaline monte. C’est une véritable scène de kung-fu à la Jackie Chan. Les coups de poing et les coups de pied fusent de partout, et Mario réussit à leur ôter les couteaux et à prendre le dessus. Les gars s’éloignent mais ils continuent en lui jetant de grosses pierres comme des projectiles. Mario ne sent rien sur le moment, sous l’effet de l’adrénaline. Il monte dans sa voiture et réussit à fuir. Cette année-là, il ne fêtera pas noël, il sera cloué au lit pendant trois mois, avec des côtes brisées. Je lui demande ce qu’il ferait aujourd’hui dans une situation semblable : « Je n’hésite pas, je lève les bras tout de suite : prenez tout, laissez-moi la vie ».

Les habitants de Lima vivent en permanence avec cette violence potentielle qui peut surgir, non pas partout et à tous moments, mais à certains moments, dans certains lieux. L’auberge où nous étions logés n’avait pas d’enseigne par exemple, « pour des questions de sécurité » nous expliquera son patron ; et un œil de bœuf grossissant à angle ouvert permet toujours de surveiller la rue, pour vérifier l’identité de celui qui sonne à la porte. J’étais fascinée par cet œil de bœuf, il y a quelque chose de magique à pouvoir voir de l’autre côté d’une porte opaque. Cela me faisait penser à Alice aux pays des merveilles et à Alice de l’autre côté du miroir. Un monde qui se déploie à travers un trou, un monde qui se déploie de l’autre côté.

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