« Vous connaissez cet homme ? Je vous présente Cesare Battisti »

Le week-end dernier se tenait à Rio la Biennale du livre.

De Campos Goytacazes, il faut d’abord 4 à 5 heures de car pour aller à Rio, je dors. Puis 2 heures et demi de bus dans Rio, conduite nerveuse sur une chaussée cabossée, c’est 2 heures et demi de secousses. J’arrive épuisée au salon d’exposition dans le quartier de Tijuca, à l’extrêmité Est de Rio, au-delà du chantier olympique qui semble patiner dans la boue, pas seulement à cause de la pluie qui s’abat depuis des jours dans la région.

Après avoir très rapidement trouvé ce que je cherchais – un livre sur les légendes tirées du folklore brésilien – je flâne dans le salon, le nez en l’air.

J’entre dans le stand de l’éditeur Martins Fontes, et soudain, un homme inconnu et guilleret m’adresse la parole, pointant du doigt un autre homme à deux mètres de là : « Vous connaissez cet homme ? », en brésilien bien sûr. Je me prends au jeu, j’adore les défis. Je scrute l’homme pointé, qui d’ailleurs se dirige maintenant vers nous, il est habillé tout de noir, pas très grand, corps sec mais tonique, il dégage quelque chose de pétillant, il est maintenant à 50 cm de mon visage, je comprends qu’il s’agit d’un écrivain qui fait sa signature au stand.

Je réponds à l’homme inconnu, dont j’apprendrai plus tard qu’il est ethnopsychanalyste : « Non, je ne le connais pas ». « Je vous présente Cesare Battisti », et voilà que nous nous serrons la main, que nous nous échangeons des salutations, pendant que dans ma tête, il y a une sorte d’étourdissement, je ne comprends pas bien, je fais le tour du monde, je remonte le temps, je retourne en Europe, l’Italie des années 1970, la France des années 2000, je reviens à Rio, l’homme en noir est toujours devant moi, à 50 cm, avec son beau visage de renard, les yeux étirés vers les cieux comme des antennes : « Mais bien sûr, Cesare Battisti ! Mais alors vous ici à Rio ?! Et moi je vous rencontre là, au Brésil ?! » Et on rit, de ces vies déracinées qui se croisent.

Me revient maintenant en mémoire qu’il avait dû quitter la France quand elle avait voulu le restituer à l’Italie et qu’il avait fui au Brésil. Il me raconte que cela fait onze ans qu’il vit maintenant ici, qu’il a de plus en plus du mal à parler en français, l’italien n’en parlons même pas, cela fait près de trente ans qu’il n’est pas retourné dans son pays.

Il me présente ensuite Vitorino, un homme d’une cinquantaine d’années avec un appareil photo sous le bras, qui nous prend d’ailleurs en photo, discret, jovial et dégageant quelque chose de très sympathique : « Il a une vie extraordinaire. Il est né dans une favela de Rio, il faisait du trafic de drogue, il a fait de la prison. Après il s’est sorti du trafic et il est devenu artiste. Maintenant il sauve des enfants qui sont dans le trafic en les faisant venir dans son atelier. Il est très connu maintenant au Brésil. » C’est lui qui a fait le dessin sur la couverture du livre. Il vit toujours dans sa favela d’origine, Cantagalo (Coq qui chante), d’où on a la plus belle vue sur la baie de Rio de Janeiro.

En hommage et en souvenir (je le lirai plus volontiers en français !), j’achète son livre, O Cargueiro sentimental, qu’il me dédicacera : « A Jenny, surprise française. C’était un plaisir ». Il s’excuse : « Je ne sais plus dédicacer en français ». C’est vrai que ces quelques mots sonnent quelque peu exotiques, c’est en fait du brésilien francisé, je préfère !

CesareBattisti

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